Climbing District : réhabilitation de deux chapelles en salles d’escalade

Climbing District, Saint Lazare. © Arthur Delicque.
Climbing District, Saint Lazare. © Arthur Delicque.

Au cœur de Paris, Climbing District, une entreprise spécialisée dans la création de salles d’escalade dans des lieux atypiques, a récemment investi une chapelle et une église, pour le plus grand bonheur des pratiquants qui bénéficient ainsi d’un espace exceptionnel, porteur de sens et créateur de liens. Un nouvel usage qui a pu sauver des bâtiments historiques désaffectés de la destruction. Nous avons rencontré Henri d’Anterroches, l’un des deux entrepreneurs à l’origine de ce projet innovant alliant patrimoine, architecture et sport.

Le projet avait été lancé juste avant la crise du Covid-19, véritable opportunité pour accélérer le développement de nouveaux sites grâce à la disponibilité accrue de locaux, en France et en Europe. À ce jour, Climbing District dispose de sept salles à Paris, trois à Londres et une à Milan.

Approche architecturale et choix des lieux

Climbing District © Arthur Delicque.

L’approche de Climbing District repose sur la valorisation de lieux aux hauteurs inhabituelles ou aux espaces atypiques, permettant d’optimiser les pratiques d’escalade sur cordes, sur enrouleurs ou sur bloc. Dès le départ, les bâtiments sélectionnés furent choisis pour leur caractère architectural fort et leur histoire, sans nécessairement être des églises ou chapelles.

Par exemple, la première salle, située dans un bâtiment moderne du XVIIe arrondissement de Paris, rue Rostopchitch, fut repérée pour son architecture remarquable. Contemporain (moins de dix ans), ce bâtiment, l’un des plus marquants du quartier, possédait un style distinctif, notamment avec sa façade noire.

La salle des Buttes-Chaumont occupe un ancien cinéma des années 1930, en face de la Halle Secrétan. L’architecture de façade fut conservée et l’intérieur, initialement conçu pour être sombre, fut repensé pour s’adapter à l’activité d’escalade.

À Neuilly, une salle est implantée sous une ancienne verrière de style Eiffel, enchâssée entre plusieurs bâtiments, ce qui en fait un lieu particulièrement intéressant d’un point de vue structurel.

Une autre salle, à Bastille, est installée dans un immeuble des années 1970, sans cachet mais doté d’un puits de lumière central, entièrement réaménagé pour accueillir l’escalade.

Projet emblématique : la chapelle Saint-Lazare

Climbing District, Saint Lazare. © Arthur Delicque.

Le projet de la chapelle Saint-Lazare, dans le VIIIe arrondissement de Paris, est l’un des plus emblématiques. Située entre la place de Clichy et Saint-Lazare, cette chapelle a une histoire riche et complexe.

Construite en 1890 par une congrégation religieuse, elle fut désacralisée en 1903. Elle accueillit ensuite une antenne de l’ambassade du Canada qui voulait promouvoir la province du Québec.

En 1937, l’Institut national de la propriété industrielle (INPI) s’y installa et transforma la nef en bibliothèque. Les rayonnages en fer forgé et bois, datant de cette époque, ont été conservés et restent visibles aujourd’hui. L’État y a laissé des traces fortes, comme les estampilles « République française » sur les structures métalliques, symbolisant la reprise d’un lieu religieux par la puissance publique.

Avant la transformation en salle d’escalade, le site servit également de centre d’hébergement d’urgence pendant deux ans, géré par l’association Aurore, accueillant des cours, des spectacles ou des activités comme le yoga.

Le projet de Climbing District fut validé au bout de quatre ans d’échanges avec la mairie de Paris, Elogie-Siemp, son bailleur social, et la mairie du VIII e arrondissement, face à des propositions concurrentes comme une salle d’exposition du Grand Palais ou une cave à vin de luxe. L’argument retenu fut l’absence d’infrastructures sportives et de loisirs à destination des habitants du quartier.

Défis techniques et innovations architecturales

Climbing District, Saint Lazare. © ClimbingDistrict.

L’une des principales difficultés du projet Saint-Lazare était la faiblesse de la portance structurelle du sol qui ne pouvait soutenir la structure d’escalade estimée à plus de vingt-cinq tonnes. Sous la chapelle, une galerie technique et des sous-sols rendaient en effet la construction d’un mur porté impossible.

La solution trouvée s’avéra particulièrement ingénieuse avec la création d’un mur de treize mètres de haut “en lévitation”, porté par un tablier métallique lui-même soutenu par quatre jambes reposant sur des semelles de béton intégrées dans le remblai du XIXe siècle. Le mur, bien qu’amovible en théorie, fut conçu pour durer, même si les fondations en béton resteront sans doute définitivement en place.

Toute la structure métallique a été dessinée par des concepteurs spécialisés, validée par un bureau d’études, puis assemblée et soudée sur place.

Innovation en matière de pratique de l’escalade

La salle de Saint-Lazare est la première au monde à fonctionner exclusivement avec des enrouleurs automatiques, similaires aux ceintures de sécurité. Ce dispositif élimine le risque de chute grave, les grimpeurs étant constamment retenus. Il permet une pratique en solo ce qui rapproche l’expérience de l’escalade de bloc et offre une meilleure interaction sociale : les grimpeurs redescendent rapidement, ce qui a pour effet de faciliter les échanges et la convivialité, voire les rencontres. Ce système, initialement critiqué par les puristes, s’est révélé très populaire et a contribué au succès immédiat de la salle, ouverte en 2023.

Deuxième projet emblématique : l’ancienne église Sainte-Rita (XVe arrondissement)

Climbing District Sèvres Lecourbe. © ClimbingDistrict.

Fort de cette première expérience, un second projet fut lancé en 2024 avec la réhabilitation d’une ancienne église du XVe arrondissement, au 27 rue François Bonvin, connue sous le nom d’église Sainte-Rita. Contrairement à Saint-Lazare, cette église n’avait jamais été sacralisée.

Construite en 1905 par un riche propriétaire parisien, elle fut offerte au diocèse de Paris qui la refusa. Elle fut dès lors utilisée par des congrégations non catholiques, notamment une branche dissidente de l’Église écossaise, datant de 1835 et se définissant comme l’Église catholique apostolique, pratiquant des rituels originaux (bénédictions d’animaux et autres cultes non reconnus). Le lieu resta ainsi marginal, sans archives claires sur son utilisation.

Menacée de démolition en 2012, dans le cadre d’un vaste projet immobilier, l’église, pas très belle, fut pourtant sauvée par une mobilisation citoyenne qui voyait en elle un patrimoine architectural. Les habitants et le maire du XVe arrondissement, Philippe Goujon, s’enchaînèrent aux grilles du bâtiment, provoquant un épisode conflictuel avec les gendarmes. En 2019, le promoteur renonça finalement à la démolition.

Climbing District Sèvres Lecourbe. © ClimbingDistrict.

Climbing District réussit à convaincre le nouveau propriétaire, un passionné de patrimoine, de transformer le lieu en salle d’escalade. Les travaux, financés par le propriétaire et le repreneur, comprenaient le renforcement du sol et des bassements posés sur le remblai d’origine, la reprise des murs et de la voûte fortement abîmés, le ravalement complet, le désamiantage et la restauration des vitraux dans le style du XIXe siècle, mais aussi la réfection de la toiture et la transformation d’une dépendance et de l’ancienne sacristie en vestiaires.

Une structure d’escalade autoportée fut installée au centre de la chapelle et à la place du cœur. L’autel du XIX e siècle, peu intéressant, a été conservé mais remisé. Seul l’harmonium, simplement nettoyé, fut gardé comme trace du passé religieux.

Enjeux culturels et juridiques

Les projets de réhabilitation de lieux religieux soulèvent régulièrement des débats en France, bien plus qu’en Italie ou en Angleterre. La laïcité française crée une opposition forte entre l’aspect religieux et l’aspect culturel, contrairement à l’Italie, où la religion et la culture sont plus mêlées et leur rapport bien plus décomplexé. En France, une partie du public est très critique, voire agressive, face au changement de destination d’anciens lieux de culte ; réaction épidermique qu’il faut peut-être relier au souvenir des saccages et profanations de la Révolution française.

Il faut noter que la chapelle de Saint-Lazare est désacralisée depuis plus de cent vingt ans, et que l’église Sainte Rita n’a quant à elle jamais été sacralisée. Les transformations ne touchent pas aux structures des bâtiments et respectent le patrimoine architectural. Ces projets redonnent une utilité à des bâtiments inutilisés ou à l’abandon, que les propriétaires ne peuvent plus entretenir.

Sens du patrimoine et évolution culturelle

Le succès de ces projets repose sur la puissance du lieu. L’architecture, chargée d’histoire, influence profondément l’expérience des pratiquants. La lumière, l’acoustique, l’absence d’odeur de plastique, la hauteur des espaces, tout cela contribue à un charme unique, bien différent d’un gymnase classique.

Historiquement, les églises n’ont pas toujours été des lieux de silence. Avant la Révolution française, elles étaient même souvent bruyantes, animées, utilisées comme refuges ou lieux de commerce. La Révolution a finalement contribué d’une certaine manière à sacraliser ces lieux, les transformant en espaces de recueillement, une image qui persiste aujourd’hui. En revanche, dans d’autres pays comme les Pays-Bas ou l’Angleterre, les églises sont couramment réutilisées comme salles de concert, restaurants ou clubs.

En France, il existe un sens profond du sacré, lié à l’histoire nationale, qui explique la sensibilité autour de ces transformations. Pourtant, la majorité des usagers se montrent enchantés par ces lieux qui « font sens ».

Perspectives et marché émergent

Ces projets ont ouvert un véritable marché de la réhabilitation de chapelles en France. Climbing District est désormais sollicité régulièrement par des élus de grandes villes ou de petits villages cherchant des solutions pour des églises désaffectées. Le défi est de trouver une activité viable sans heurter les sensibilités, tout en préservant le patrimoine.

Les projets de Climbing District démontrent qu’il est possible de concilier innovation, respect du bâti et sens du lieu, en créant des espaces à la fois fonctionnels, sécurisés et chargés de mémoire. La continuité du succès depuis 2023 prouve la pertinence de cette approche.

Climbing District, Sèvres Lecourbe © Louis Lepron.

Propos recueillis par Carole Fouque

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